Si un mot pouvait définir notre époque marquée par une forme de capitalisme totalement débridée, il semblerait que ce soit le mot aliénation. Du reste, la recherche en sciences humaines s’en est récemment emparée avec un certain nombre de colloques et de rencontres autour de cette thématique, ancienne en philosophie. Elle joue un rôle central dans la théorie de Marx sur le marché et la manière dont le travailleur s’aliène à son corps défendant. Mais cette aliénation va bien au-delà des simples conditions de travail. Elle finit par concerner la vie dans son ensemble. En revanche, je ne suis pas Marx lorsqu’il place la religion dans les sources de l’aliénation qu’il analyse. En réalité, si les formes très extérieures de la pratique religieuse telle qu’elle pouvait être pratiquée à l’époque de Marx peuvent s’assimiler dans certains cas à une forme d’aliénation, cela ne demeure vrai qu’à partir du moment où l’on en reste à cette approche tout extérieure et, pour tout dire, superficielle. En réalité, c’est bien l’adhésion au « plus grand que soi » du numineux (si l’on veut éviter de parler du religieux), qui fonde notre dignité, et c’est la réduction aux conditions strictement matérielles de l’existence qui constitue une forme de violence et d’aliénation que Marx n’a apparemment pas vraiment voulu envisager comme telle.

Être autre que ce que l’on est vraiment, être comme hors de soi-même et cependant inconscient de l’être, vivre comme à côté de soi: autant de symptômes qui nous accompagnent au quotidien et développent justement un sentiment d’étrangeté généralement angoissant, car notre vie semble nous échapper.

Les motifs et modes d’aliénation sont nombreux, mais si l’on suit les réflexions de Marx, on redécouvre également la puissance et la pertinence de la notion de fétiche: le fétichisme de la marchandise, aujourd’hui à travers les objets techniques comme le téléphone, sont autant d’expédients qui nous éloignent de nous-mêmes en nous faisant croire, – comble de la ruse et du paradoxe –, que c’est au contraire en utilisant ces objets que l’on sera vraiment soi-même! Cependant, les objets techniques de la « high tech » semblent tendre vers une forme d’externalisation totale du monde: comme si les produits de la tech, dans leur matérialité même, dans tout ce qu’elle a de polluant et de destructeur pour notre environnement, constituaient une sorte de dédoublement du monde en sa variante technique. Mais cette variante tend ou prétend se substituer à la réalité, comme si la copie valait mieux que l’original. Situation que Guy Debord avait perçue de manière fulgurante dans son ouvrage la Société du Spectacle, qui demeure d’une actualité glaçante.

Ce fétichisme de la technique, qui est bien résumé dans ses effets dévastateurs à travers le malheureux personnage de Gollum dans l’œuvre de Tolkien (et sa fameuse phrase « my Precious! »), finit par nous détruire. Peut-être pas physiquement (quoique les drogues puissent jouer un rôle similaire), mais mentalement, psychiquement, c’est certain.

La question donc de la réappropriation de notre être, de son affranchissement vis-à-vis des fétiches et de sa désaliénation est alors très clairement posée.

Image mis en avant: un smombie, personne totalement absorbée par son smartphone au point d’en oublier son environnement.

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